Belcodene : Encyclopédie communale : Henri de Gérin Ricard : Discours.


[ Discours de Réception de M. le Comte de GÉRIN-RICARD
Séance publique de l'Académie des Sciences Lettres et Beaux-Arts de Marseille,
tenue le dimanche 10 mars 1918, à 14h30 dans le grand amphithéatre de la Faculté des Sciences.]



         Messieurs,

   Mon entrée parmi vous évoque à l'esprit une phrase célèbre dont la transposition de circonstance me paraît être : il n'y a rien de changé à l'Académie de Marseille, et seulement un Marseillais de plus. En me faisant le précieux honneur de m'admettre dans la docte compagnie, vous avez, sans doute, tenu grand compte du caractère éminemment marseillais de ma candidature. Ce n'est plus là, paraît-il, un titre qui court les rues de notre ville, si je m'en rapporte à certain essai de statistique. Il ressort de cet essai, que le Marseillais, j'entends celui de la cinquième ou de la sixième génération; est en passe de devenir le rara avis parmi le flot toujours montant des apports exotiques ; au point que, si ce mouvement poursuit sa marche, comme il est probable, et si, parallèlement à lui, se fait sentir toujours l'obscure loi d'extinction qui frappe les autochtones, nous approcherions du moment où un Méry conseillerait à la municipalité d'élever au dernier survivant de ses concitoyens une statue, accompagnée de la dédicace : Au dernier des Marseillais, sa ville natale déférente !
   Rassurons-nous, cependant ; la race marseillaise n'est point encore éteinte, même à l'Académie de Marseille, où je retrouve tant de vrais concitoyens, et encore plus d'amis, où je vois aussi flotter l'image,

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ou plutôt la vision sereine des maîtres dont la mémoire m'est chère, les Blancard, les Matheron, les Marion, les Saporta.
   En outre, je me souviendrai toujours, avec quelque fierté, d'avoir succédé à Augustin Fabre et au docteur P.-M. Roux, qui furent des vôtres, Messieurs, tout en demeurant secrétaires perpétuels de la Société de Statistique.
   Ma pensée va aussi à des disparus plus anciens, dont je ne connais, à vrai dire, que les travaux et les portraits, mais auxquels des liens d'alliance m'unissaient. Ces aînés s'appelaient, le consul Cousinery, l'avocat Audiffret, le commandant Cathelin.
   Indépendament de ces divers genres d'attaches, il m'est infiniment agréable d'en évoquer une autre; c'est mon ascendance à l'un de vos fondateurs de 1726, à Jean-Joseph de Gérin, alors âgé de 22 ans, qui se complut tellement dans notre plus ancien corps savant, qu'il y demeura plus de soixante ans. Record académique de bon augure pour ses confrères de maintenant.
   Mon prédécesseur immédiat, Henri de Montricher, avait avec l'Académie des liens moins enfoncés dans le passé. Comme plus d'un de vos collègues, il était fils d'un des vôtres, du remarquable ingénieur qui améliora si sensiblement la condition de notre ville et de sa région, par l'adduction des eaux de la Durance. Œuvre géniale qu'il mena à bonne fin en 1849, et qui surpassa — il faut en convenir, si épris que l'on puisse être d'archéologie — les gigantesques travaux du Peuple-Conquérant. En effet, le parallèle entre le Pont du Gard et l'aqueduc de Roquefavour suffit à justifier cette flatteuse appréciation.
   A l'Académie, le fils à plusieurs années d'intervalle succéda au père, non par droit d'hérédité s'entend, mais en raison des mérites personnels dus cependant à cette loi atavique qui perpétue souvent

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dans une même race les dons d'intelligence et les honneurs qui en sont la consécration.
   Il me faut vous parler maintenant de l'œuvre de ce distingué confrère, auquel je souhaitais très longue vie par sympathie pure et d'autant plus sincère que je n'avais jamais escompté sa succession académique. Chacun sait, du reste, que le fameux « banc des caïmans » n'existe pas, Messieurs, sous votre coupole.
   Né à Marseille, le 11 octobre 1845, Henry Mayor de Montricher, acheva ses études à Paris, au collège Sainte-Barbe et choisit ensuite la carrière d'Ingénieur dans la branche mines. Il semble cependant avoir exercé peu dans cette spécialité et s'être de bonne heure consacré aux questions d'hygiène, plus particulièrement d'assainissement et, disons-le, tout de suite, c'est dans ce domaine que l'on trouve les résultats les plus tangibles de son œuvre pour notre ville et son département. Il organisa et perfectionna l'enlèvement et le transport au loin des déchets domestiques que l'on jetait jadis en masse dans les rues et dans le port : il sut tirer un double profit de cette œuvre en fécondant avec le produit du nettoiement, de vastes espaces dans la plaine désertique de la Crau.
   Cette dernière tâche, doubla l'hygiéniste d'un agronome. Ses concitoyens ne furent pas les seuls à bénéficier de ses connaissances en génie sanitaire ; Nîmes, Avignon et Epinal lui sont redevables d'études ou de projets d'assainissement.
   En dernier lieu, votre actif confrère donna beaucoup de son temps, le meilleur peut-être, à d'intéressantes questions de démographie ; l'enseignement populaire l'attira ; il s'y adonna avec passion et succès et tint pendant longtemps une véritable chaire au sein de l'Association polytechnique et de l'université populaire dont il était à Marseille le fondateur et le président. Il y prôna sans relâche

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l'épuration des eaux potables, les logements salubres, la lutte contre l'alcoolisme, l'entretien des voies, la désinfection des maisons contaminées, etc.
   Son enseignement fut surtout oral ; son œuvre imprimée n'en comporte pas moins un nombre respectable de travaux insérés dans les mémoires de nombreux Congrès d'hygiène et dans les comptes rendus de l'Association française pour l'avancement des Sciences.
   L'Académie de Marseille qui lui avait ouvert ses portes en 1902 et en fit son directeur en 1908, contient dans ses publications des opuscules sur les canaux de Provence, le rôle de la femme en Agriculture et plusieurs discours, dont celui de sa réception qui avait pour titre : Hygiène et Biologie. La moins connue de ses productions est incontestablement sa première œuvre littéraire, importante contribution à la relation humoristique d'une croisière faite par un groupe de vingt-trois Lyonnais et Marseillais, dont MM. de Montricher et J.-C. Roux, en Sicile, en Grèce et en Egypte, à bord du Touareg, voyage qui avait pour but principal les fêtes de l'inauguration du canal de Suez en novembre 1869 (1).
   A un acquis profond et varié, Montricher joignait le physique et l'éducation d'un gentleman de race ; un soupçon de réserve, que ceux qui le connaissaient peu prenaient pour de la hauteur, recouvrait un cœur bon et délicat. Conférencier à la parole claire et précise, il excellait à tourner les petits speechs de président à l'Académie, à la Société scientifique industrielle, à celle de Géographie et ailleurs.
   Croyant et patriote ; il reprit dès la mobilisation, en qualité de chef d'escadron d'artillerie, un service à l'arsenal de notre ville, bien que son âge

  (1) Le titre de cet ouvrage rare illustré abondemment, par Duseigneur, Lagier, Suchet, est Voyage en Sicile, à Suez et ailleurs, in-folio d'environ 200 pages autographiées. On y voit un portrait charge de M. de Montricher.

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l'en dispensât, mais comme il tenait à accomplir son devoir et tout son devoir, comme il l'avait fait d'une façon plus active en 1870. Et c'est à ce poste que ses forces vinrent trahir sa volonté ; qu'il prit le germe du mal qui en peu de jours devait le terrasser, l'enlevant ainsi à l'affection d'une douce famille tardivement fondée, mais dans laquelle, il vivait déjà toutes les joies et toutes les espérances.
   Il me faut ajouter que Montricher avait été adjoint au maire de Marseille et qu'à sa mort il occupait le poste de chef du service des études techniques des eaux où il a pu achever des projets d'épuration en y appliquant les procédés les plus nouveaux et les plus adéquats aux conditions différentes des divers bassins de décantation. Enfin, il est parvenu à terminer aussi un manuscrit qui lui tenait à cœur : « Histoire du canal de Marseille ».
   Le 11 janvier 1916, il quittait ce bas monde laissant un vide marqué et des regrets profonds ; sur son cercueil brilla pour la dernière fois l'étoile d'honneur qu'il avait reçue depuis plusieurs années déjà.
   La poursuite d'un idéal fait de progrès semble avoir toujours détourné son attention des préoccupations matérielles. Aussi ce désintéressement, son œuvre et les sympathies qu'il laisse derrière lui assureront pour longtemps sa mémoire.

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*   *

   Au fauteuil de la classe des Sciences devenu vacant par la mort du docte collègue que je viens d'évoquer pieusement le souvenir, vous avez, Messieurs, bien voulu m'appeler, remplaçant ainsi un homme à l'esprit tourné vers l'avenir par un modeste ouvrier nullement versé en l'art de bien dire et dont l'ambition s'est toujours bornée à chercher un peu de jour dans les périodes obscures de notre Histoire locale : la Préhistoire dont la conquête se fait plus par la

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pioche que par la plume, l'Antiquité et le Moyen âge. Vous avez ainsi échangé un « néophile » contre un curieux du passé, je n'ose dire un archéologue, et il m'en coûterait un peu de me qualifier d'antiquaire, ce titre ayant, depuis le temps de Walter Scott, abandonné la Science pour le Négoce. C'est Minerve descendue chez Mercure. Au demeurant, il faut un certain effort pour saisir le lien existant entre ces deux extrêmes : les travaux de prédilection de M. de Montricher et les miens ; mais les extrèmes ne se touchent-ils pas et Jacotot n'a-t-il pas affirmé que tout était dans tout ?
   Aussi l'austère sujet de ce discours : quelques particularités de l'archéologie provençale m'amène-t-il à rattacher le passé à l'avenir en effleurant une question captivante et d'une perpétuelle actualité. Peut-on tirer du passé des leçons pour l'avenir ?
   En thèse générale, le fait paraît incontestable parce qu'il s'appuie sur l'expérience des générations et celle propre à tout être. Pourtant un des maîtres en Histoire m'assura qu'au cours de sa longue carrière, il avait toujours en vain cherché dans l'Histoire des enseignements pratiques et capables d'éclairer l'avenir. Jamais le passé ne lui avait fourni le critérium désiré des évènements futurs. Malgré l'autorité attachée à son nom, malgré le point spécial envisagé par lui et qui était l'histoire politique des régimes, je ne puis me résoudre à croire que mon regretté et sympathique interlocuteur ait voulu donner un sens absolu à son opinion familièrement formulée. En tous cas, je ne pense pas qu'il nous faille inférer que du fait qu'il n'avait pas découvert la clé cherchée cette clé n'existe pas.
   On sait, en effet, que l'âme humaine change peu et que son évolution s'effectue dans un cycle limité ; enfin la nature, à qui appartient l'espèce humaine, ne change pas.
   Par ailleurs, deux autres savants français, M. Diehl,

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au sujet de l'hégémonie de la péninsule balkanique au temps de l'empire latin de Constantinople et M. E. Babelon, à propos de la rive gauche du Rhin à travers les âges(1), viennent de fournir des arguments saisissants en faveur de la formule : l'Histoire est un perpétuel recommencement.
   Enfin, selon la définition de Taine, l'histoire est un récit des divers états successifs d'une même donnée ches les peuples et l'ensemble de ces récits donne l'idée de la marche de l'humanité avec les perspectives d'avenir.
   A la faveur de ces citations, indiquées comme une excuse pour ceux qui se livrent à l'étude du passé, je me permettrai d'hasarder au sujet de notre chère Provence qu'elle est encore maintenant comme jadis non seulement le beau et peut-être l'unique pays que vous savez, allant de la zone de l'oranger aux neiges éternelles, de la mer aux fertiles vallées en passant par le désert de la Crau, du cristal des petits lacs aux grands étangs nacrés, mais qu'elle est aussi une terre bénie pour les archéologues.
   Le charme de ce beau midi, entouré d'une part de flots bleus, les mêmes qui ont porté les ganlos phéniciens, les trirèmes phocéennes, les caravelles des Croisés, et d'autre part, d'une ceinture de monuments romains dont les cabochons sont Nîmes, Arles, Saint-Rémy, Orange, Fréjus, La Turbie, a eu le don d'attirer de tous temps les peuples les plus divers. C'est cette même région qui a inspiré au vicomte Melchior de Vogüé, une phrase délicieuse,

  (1) Ch. Diehl, l'Orient byzantin, 1917, p.170 et 183 ; E. Barbelon, La rive gauche du Rhin, Paris, 1917, p.33.

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gemme scintillante dans le parterre fleuri de son discours de réception à l'Académie française. Après avoir parlé de ses nombreux voyages, l'élégant écrivain s'écrie : « Je n'ai trouvé nulle part l'ivresse toute neuve, l'éblouissement laissé dans mes yeux par les reliques de Provence, par les blocs romains, tremblant à midi dans la vapeur d'or, sous le pâle horizon d'oliviers d'où monte la plainte ardente des cigales ».
   Par terre bénie pour les archéologues, j'entends une région non seulement peuplée de grands et de petits monuments antiques et du moyen-âge, mais où l'on trouve aussi la trace de nos lointains ancêtres, c'est-à-dire l'archéologie préhistorique et protohistorique.
   La Provence offre cette resource et permet de suivre presque sans hiatus l'enchaînement des industries humaines à partir de ces périodes reculées. Et ce n'est point là le moindre des bienfaits dont nous a gratifiés le dieu des archéologues de province, lesquels, faute de matériaux à la fois homogènes et abondants, ne peuvent, à l'instar de leurs illustres confrères de Paris ou de certaines régions particulièrement privilégiées pour une même époque (tels les bords de la Somme, de la Vézère, de La Marne), se spécialiser dans l'étude d'une période unique. Ce qui revient à dire que notre contrée offre en documents archéologiques un peu de toutes les époques et beaucoup d'aucune.
   De là, une nécessité pour le chercheur, qui ne veut pas rester inactif, de descendre et de remonter le cours des âges aux ordres du hasard, du bon caprice qui président généralement aux découvertes.
   Dans le domaine de la Préhistoire (qui, ainsi que l'égyptologie est une conquête incontestablement française), la Provence peut revendiquer l'honneur de découvertes antérieures à celles de Boucher de

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Pertes, le père de cette science relativement neuve. Ce fait, qui paraît ignoré des préhistoriens et sur lequel j'insisterai en dehors d'ici, se rapporte à des découvertes d'instruments en silex et de sépultures mégalithiques faites à Aix et à Apt au cours du XVIIIe siècle, et là, le grand mérite de nos aînés fut moins dans la trouvaille elle-même que dans la prescience dont ils ont fait preuve en discernant l'intêret scientifique qui s'attachait à ces vestiges d'une industrie encore inconnue.
   Si de la période de la pierre, nous passons aux âges subséquents, nous constatons, au premier âge du fer, dans les tumuli de Peynier, les premiers de la Basse-Provence qui aient été fouillés, et cela depuis peu de temps, une structure en gradin qui constitue un type nouveau et probablement local. La fouille de ces tombeaux, nous a permis de saisir le degré de civilisation par la technique de leur mobilier funéraire, une partie des croyances religieuses par les rites employés, la constitution physique des individus par l'examen de leurs ossements ; en un mot de faire connaissance avec le physique et le moral de ces lointains prédécesseurs. Aussi, ces recherches dans l'inconnu sont-elles plus passionnantes qu'on ne le croit généralement et procurent à qui s'y livre des joies sentimentales dont il me semble appercevoir un reflet dans ces deux stances rimées en langue d'Oc et ainsi traduites :

Chaque âme a sa mission sur terre,
La mienne est de se souvenir
Et c'est pourquoi je part en guerre
Avec fureur contre l'oubli.
. . . . . . . . . . . . . . . .
Mais chantez, vous : la brise est douce
Et les sentiers sont pleins de nids.....
Moi je cherche à travers la mousse
Les ossements des grands aïeux ! (1)

  (1) Philadelphe de Gerdes, Cantos en do.

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   Dieu merci, ces grands aïeux ont laissé à la terre de Provence autre chose que leurs os. Les traces de leur vie y sont si abondantes qu'aucune région du vieux monde — à part l'Istrie peut-être — ne présente autant d'oppida préromains, que la nôtre. On les compte ici par centaines !
   L'archéologie classique, embrassant l'époque grecque et romaine, avec son imposante architecture, son art raffiné, sa profusion d'inscriptions, est trop connue pour en parler autrement que pour revendiquer l'avantage marqué que donnent à notre midi l'arc d'Orange, le mausolée de Saint-Rémy, les ponts de Saint-Chamas et du Gard, qui sont, à n'en pas douter, les monuments sinon les plus remarquables du moins les mieux conservés de l'empire romain.
   Les époques mérovingienne et carolingienne, caractérisées par l'extrème rareté des inscriptions lapidaires, ont cependant laissé chez nous de curieux spéciments épigraphiques. A leur propos, je me permettrai une petite disgression.
   Ah ! si les pierres pouvaient parler, avez-vous entendu dire maintes fois en présence d'édifices ou d'une simple pierre dont l'âge vénérable ne faisait discussion pour personne.
   Une fois, j'entendis cette phrase, prononcée d'un ton profondément évocateur par une des lumières de l'Archéologie. C'était à Toulouse, dans la belle salle capitulaire des Cordeliers où l'Université avait convié une mémorable manifestation artistique le Congrès des Sociétés savantes, qui siégeait en province pour la première fois. L'organisateur, qui présidait alors avec bonheur aux destinées de cette Université, est devenu depuis un de vos confrères. Répondant à son toast de bienvenue, l'éminent président de la section Archéologie, débuta en ces termes :  « Si ces pierres pouvaient parler, nous assisterions, Messieurs, à une bien belle séance. »

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   Eh ! bien, les pierres parlent quelquefois pour qui sait les interroger. Oh! elles ne sont point bavardes, pas assez même à notre gré, mais n'est-ce pas la caractéristique du style lapidaire de dire beaucoup en peu de mots et de laisser deviner le reste à la lumière des textes similaires et des comparaisons ?
   Ecoutons, si vous le voulez bien, ce que nous dit une pierre vieille de douze cent ans.
   Il s'agit d'une épigraphe latine qui au VIIe siècle surmontait la porte de l'église de Belcodène (1) ; son sens a été pénétré par le savant Albanès qui reconnut que les cinq vers par lequel elle débute, avaient été composés par Eugène, archevêque de Tolède, pour une église d'Espagne. La mélancolie du texte dispose à croire qu'une période de dévastation et de mort en avait inspiré le choix. Dans tous les cas, l'humble temple de Belcodène ne tarda pas à être saccagé et ruiné à fond par les Sarrazins qui s'acharnèrent tellement sur l'épais linteau de pierre à la parole consolante que l'assemblage de ses morceaux a exigé un véritable exercice de puzzle, rendu plus difficile encore par la disparition de fragments intermédiaires. Que disait donc la pierre ? Je traduis :
   « C'est ici la maison de Seigneur qui conduit aux portes du ciel.
   « O ! hommes dont le cœur souffre, venez en ce lieu. Quiconque, triste, aura versé ici ses larmes avec ses prières verra son deuil se changer en joie et s'en retournera heureux.
   « Cet ouvrage est dû à la magnificence de Basilus? Secondius, qui l'a édifié sur son propre domaine.
   « Paix à ceux qui qui entrent, paix à ceux qui sortent ».

  (1) Elle se trouve maintenant au Musée archéologique du Château Borély..

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   N'a-t-on pas ici la sensation qu'à ce moment la pitié et même la justice étaient bannies de la terre ?
   Peut-on dire après cela que les pierres ne sont pas éloquentes ? Si votre conclusion était telle, Messieurs, il ne me resterait plus qu'à appeler à mon secours notre grand poète du midi qui, à propos du porche peuplé de saints de la métropole arlésienne, a écrit :

Li sant de peiro amistadous
Avien près la chatouno en graci ;
E quand, la niue, lou tèms es dous,
Parlavon d'elo dins l'espàci (1).

Convenons cependant que ce langage mystérieux, il fallait être Mistral pour l'entendre, et revenons à notre sujet.
   Continuant à descendre le cours des temps, nous arrivons au Moyen âge, à cette période de notre Histoire, dont les épaisses ténèbres ont été depuis assez peu de temps percées par des rayons de génie. Fustel de Coulanges en tête et à sa suite, pour notre contrée, Albanès, Blancard, de Ribbe, Mireur et d'autres ont redressé nombre d'erreurs ou de préjugés historiques et étendu nos connaissances sur l'état religieux, social, commercial, économique et familial de cette époque. Quel dommage que l'Archéologie médiévale n'ait pas eu chez nous de tels spécialistes ! Comment se fait-il que la célèbre abbaye de Saint-Victor de Marseille attende encore son historiographe ? Pourquoi les nombreux châteaux, les curieux sites jadis habités que l'on aperçoit un peu partout ne sont-ils ni étudiés, ni figurés ? Constatons le fait en passant et ne cherchons pas ici à établir ses causes, pour ne pas abuser de votre patience. Pour la même raison, nous laisserons

  (1) Lis isclo d'Or, La Communion di Sant.

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aussi de côté la question sarrazine en notant seulement que, dans nos séries archéologiques, les vestiges se rapportant à l'occupation momentannée des Arabes, constituent un tiroir qui n'a pas été ouvert.
   Le rapide exposé qui précède démontre la variété et aussi la fertilité de l'Archéologie provençale et comme conséquence, le sol de notre "matrie" devait forcément produire une véritable éclosion d'antiquaires, lorsque la Renaissance eut remis en honneur l'étude mais plus encore la mode de collectionner les reliques du passé. En effet, on vit successivement surgir d'abord Jules-Raymond de Soliers, Pierre-Antoine de Rascas-Bagarris dont Henri IV fit le conservateur de son cabinet des médailles, Fabry de Piersec, le plus remarquable de tous, savant universel doué d'une véritable intuition, et en son temps, suivant l'expression de Bayle, « le Procureur général de la littérature », puis Claude Terrin, Louis et Henri de Thomassin de Mazaugnes, l'abbé Barthelemy, aussi conservateur du cabinet de France, les deux présidents Fauris de Saint-Vincent père et fils, Grosson, l'abbé Bonnemant, Charles de Peyssonnel, François Sallier etc., tous amateurs, au surplus magistrats, prêtres, consuls, notaires ou procureurs de profession. Ces utiles auxiliaires de la science, furent les véritables inventeurs de nos antiquités et c'est à eux que nous devons le premier fonds de nos musées.
   Dans cette voie, désormais tracée par eux et profondément perfectionnée depuis la marche ascendante des sciences, leurs successeurs ont exploité un domaine agrandi. Aujourd'hui le rôle de ces derniers n'est plus uniquement de découvrir et d'être les « terre-neuve » des pièces exhumées, ils en sont devenus les « étiqueteurs » et là est le point le plus délicat et le plus important de leur besogne. Déterminer, dater et interpréter sont, en effet, pour

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eux d'impérieuses et inéluctables obligations, que viennent faciliter, il est vrai, comparaisons ou rapprochements, dont le rôle est des plus importants dans les nouvelles méthodes appliquées à ce genre d'études.
   De plus, une nouvelle science s'est formée depuis une cinquantaine d'années ; c'est la toponymie, complément indispensable de la topographie historique, dont chaque archéologue ne saurait se désintéresser. Ici, ce sont les monts, les rochers, les sources, les cols, les vallées et leurs cours d'eau qui, par leurs noms propres, parlent des langues mortes, archi-mortes pourrait-on dire, et, dans notre région, c'est moins du grec ou du latin qu'il s'agit, que d'idiomes disparus ou inconnus : le ligure et peut-être l'ibère ou le celte. Quelle heureuse révolution, Messieurs, la toponymie est venue apporter aux études étymologiques, réduites auparavant au principe faux de tout expliquer par le grec ou le latin, c'est-à-dire par le language des tards venus sur notre sol, de ceux qui ont trouvés les lieux tout baptisés et respectèrent au fond ces vocables déjà anciens, dont ils n'altérèrent qu'assez peu la forme. Il s'ensuit, que nous devons, je crois, tenir grand compte de l'aphorisme émis par de Berluc-Perussis :
   En Provence, la recherche des étymologies doit se faire par l'étude du provençal, qui découle, en partie au moins, de l'idiome autochtone et archaïque, et non par le latin, qui n'est qu'une source de deuxième main.
   Il convient, toutefois, de souligner qu'ici seuls sont visés les noms de lieux, lesquels paraissent s'être maintenus, telles des roches primitives émergeant des alluvions apportés par les sources les plus diverses qui ont concouru à la formation de l'idiome provençal actuel.
   Ici, doivent forcément s'arrêter les quelques

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considérations qui m'ont paru dignes de retenir un instant votre bienveillante attention, en profitant, en même temps, d'une rare occasion pour répandre un peu la notion du labeur accompli, et de celui plus grand encore, qui reste à faire dans l'attachant domaine de l'Histoire de Provence, et dans celui d'une de ses sciences auxiliaires, l'Archéologie.
   Hélas, l'ère qui va s'ouvrir, ne sera sans doute pas immédiatement favorable à ce genre de travaux ; toutes les énergies devront se tourner vers des objectifs d'avenir, et vers de pressantes nécessités... Mais après, dans le calme d'une paix que l'on prévoit longue et féconde, on se reprendra à converser avec les vieilles pierres et les poudreux parchemins, car nous aurons toujours besoins des leçons du passé, et, permettez-moi d'ajouter qu'il faut que cela soit pour conserver à notre France immortelle la place privilégiée qu'elle à su prendre depuis longtemps, dans l'histoire de l'Humanité.

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[ Lire la Réponse de M. José Silbert, directeur de l'Académie. ]




© Max Derouen